Au début des années 1980, le patron du vidéoclub conseillait “L’emprise” à mes frères et sœurs. Film interdit aux moins de 12 ans oblige, j’ai été envoyée dans ma chambre au moment du visionnage, le soir. C’était seulement la deuxième fois qu’on me défendait la télé pour me préserver. Ma curiosité était piquée et je tendais l’oreille pour ne rien rater des dialogues. De dialogues, il n’y avait que les hurlements d’une femme et la voix forte et caverneuse d’un homme, sur fond de “ tomb tomb tomb” impitoyablement tonnants et réguliers. J’étais terrifiée sans rien comprendre. Néanmoins, le marchand de sable fit sa livraison et je tombais dans le sommeil. Mais le lendemain au cours du repas, les grands commentèrent le film. “Ça faisait vachement peur ! Tu te rends compte, une histoire vraie ! À la fin, ils disent qu’elle -la femme- a déménagé mais que l’esprit -la voix d’homme- l’a suivie et qu’il continue à la violer ! C’est atroce, moi j’ai pas dormi ! Ouais, bon, si un esprit vient ici, il s’en prendra à Denise, c’est elle qui a la plus forte poitrine, nous on est tranquille ha ha ha”. Déjà pas à l’aise avec une féminité qui s’était grossièrement installée sans même se présenter pour qu’on fasse connaissance, là j’étais complètement en panique. Des nuits et des nuits une sensation inconnue m’empêchait de dormir. Pas de la peur, c’était moins précis, une inquiétude sourde et constante. Angoisse. Car la peur, je connaissais déjà. Il y avait longtemps, on m’avait déjà éloignée de l’écran. J’avais 5 ans, et j’avais entendu les grands dire “Y a un rectangle blanc, elle peut pas rester”. Mais moi, petite souris curieuse, je déjouais la surveillance et glissais mon petit regard par la porte entrouverte. Et tombais sur la scène de lynchage de “Pendez-les hauts et court”. J’en ai été immédiatement littéralement terrorisée. Au point que le poste de télé m’a paru comme un objet hostile pendant plusieurs jours.
Entre la fillette terrorisée et la jeune pré ado terrifiée, il y a une gosse qui a fait un cauchemar. Elle s’y voyait dans son pyjama, dans une chambre la nuit, la lumière était allumée, et puis sa tête se décroche de son cou et roule au sol. Quand elle s’est réveillée, elle était mélancolique et avait une sensation que quelque chose lui collait à la peau. Un cauchemar, ça n’a pas l’effet d’un film. A priori ça n’a pas de sens et sans doute pour cela, ça reste pénible et lourd pendant longtemps. Ce cauchemar là a pris son temps pour s’estomper. 40 ans en fait. Sans rien y comprendre. Bien des mauvais rêves ont fait leur œuvre de mélancolie collante sur moi. Un fantôme angoissé et paranoïaque presque palpable qui s’invite en-deçà du domaine du rêve, dans ma réalité, et qui se met entre moi et ma naturelle joie de vivre.
Mais si je reprenais la main ? Un mythomane, ça fuit la réalité pour plaire aux autres. Y-a-t-il un mot pour quelqu’un qui veut tordre son irréalité pour se plaire à soi ? En tout cas, c’est ce que je veux être. Alors je ferai comme ce monteur qui a mis sur la première attaque du monstre des dents de la mer, une salsa endiablée au lieu des 2 notes terrifiantes composées par John Williams. Je vais donner un tour nouveau à mes cauchemars, avec irrévérence, impertinence et drôlerie. Pour que mes jours soient aussi créatifs que mes nuits.


