Du presque factuel
Je postule sur un nouvel emploi. Je suis fonctionnaire à la Ville de Paris. Je n’aime pas le terme de fonctionnaire. C’est imprécis et déshumanisant. Jusque récemment, je faisais mon travail avec la satisfaction d’œuvrer à quelque chose de beau. Je m’appuyais sur pléthore de considérations hygiénistes déclinées en articles et alinéas dans le Plan Local d’Urbanisme pour mettre par écrit les conditions dans lesquelles les heureux propriétaires de murs à Paris pourraient faire leurs travaux d’embellissement. Instructeur-juriste ça s’appelle. Avec un grade et même une catégorie : secrétaire administratif. De quoi se la péter un peu, ça fait un peu militaire badass d’avoir un grade. Ceux du privé peuvent se gargariser d’être entrepreneur génial et fortuné, ça n’en jette pas autant que d’avoir un grade.
Mon angoisse d’être inutile et d’être rejetée
Et me voilà en train de quémander un autre poste. Je dis quémander, car personne ne veut de moi. Mes qualifications sont dépassées. Je suis frappée d’obsolescence, et on me met au rebut. Pas comme du matos jeté directement dans la poubelle. Mais en me fermant toutes les portes, formant un labyrinthe dont le but est un placard. Je trouve le placard. Un emploi de secrétaire. Un boulot de rédacteur qui pourrait aussi bien être fait par un gorille correctement dressé. Ou une IA, moins chère que le gorille à entretenir. Pour ajouter de l’humiliant au dégradant, on m’assigne une tâche hautement surveillée par le supérieur hiérarchique : je lave et fais sécher le linge.
Madame Tueuse-de-gens-déjà-à-terre, chargée de la veille juridique, vient coller son visage tout contre le mien pour m’expliquer qu’elle va tout faire pour me pourrir la vie. J’en suis toute retournée et je suis prête à supplier pour qu’on m’aime encore. C’est qu’à l’origine de ma mutation il y a un contentieux avec tous mes anciens collègues. Pourquoi cette guerre ouverte contre moi ? Toute honnête et experte dans mon travail, j’ai formé le meilleur ami du chef, monsieur Peine-à-jouir de la vie, aigri dans son épilepsie comme un vieil œuf dans la saumure. Une fois compétent, il a voulu être le roi du bureau. Il a procédé simplement, en éliminant tout ce qui brillait plus que lui. De calomnies en crises de nerfs, il a monté tout le monde contre ma petite personne.
Complètement apeurée à l’idée d’être soupçonnée de nouveau d’improductivité, je fais mon travail de secrétaire lingère avec zèle. J’apprends que je lave le linge des administrés. Car le monde est désormais réorganisé comme suit : les fonctionnaires sont chargés d’assurer la gestion des administrés. Non pas de leurs demandes ou de leurs besoins, mais d’eux.
Non mais que de violence et d’absurdité !
Il ne semble pas y avoir de dehors dans ce monde. Le bâtiment des administrés est sans mesure. Je n’en vois pas les limites. Un homme hurle. Des hommes le poursuivent. Des visages balafrés. Un trait qui tranche une paupière fermée où il y aurait dû y avoir un œil. Des crânes où les cheveux manquent, pas parce qu’ils ont été rasés, mais parce qu’ils ont brûlé ou arrachés. Des visages de pirates. Ils vont lyncher l’homme qui hurle.
“Pourquoi ?” je demande. On me répond “Il s’est fait passer pour un envoyé de Dieu. Il a écrit des bouquins avec toutes ses idées dedans. Les gens l’ont cru. Mais ils viennent de le démasquer. Alors ils vont le tuer. C’est normal”. Il y a d’autres scènes narratives côte-à-côte. Des scènes de justice,pour différents motifs du plus au moins graves en passant par le pas grave du tout dans le monde d’avant, mais tous punis de la même manière dans celui-ci. Des scènes peintes à la grisaille, collées au plomb, dans une palette chromatique dominée par le gris et éclairées par une lumière filtrée par un verre poli seulement par endroit et qui ne propose qu’un blanc cru. Moi je dois laver le linge de tout ce monde qui s’agresse dans cette cathédrale qui promet le contraire de la salvation.
Je suis projetée dans une réunion ad hoc, autour d’une table un peu trop petite pour accueillir les environ 8 personnes commissionnées pour l’examen d’un problème angoissant dans la gestion des déchets. On se passe de mains en mains 4 boîtes rondes en plastique transparent rouge, qui avaient contenu des aliments. Ces boîtes sont fabriquées par Orange. Problème, quand on a tracé leur origine dans la déchetterie, la firme affirme ne pas les avoir produites. “Alors, bordel, il s’est passé quoi ? A qui imputer le déchet ? Merde, trouvez-moi qui fabrique ces boîtes frelatées ! L’enquête montre qu’il n’y a effectivement aucun lien entre Orange et ces putains de boîtes !”
Je suis projetée dans la cathédrale. Officiellement, il n’y a pas d’heure après laquelle il ne faut pas s’y rendre. Mais il ne s’agit plus à cette heure tardive de justice rendue par les administrés. A cette heure, c’est agression pure et simple. Et je ne suis plus à l’abri. J’ai le feu aux fesses et tambourine à une porte tout ce que je peux pour qu’on m’ouvre. J’ai de la chance, je m’engouffre à toute vitesse dans un appartement. On éteint les lumières et on arrête d’émettre le moindre son.
Ze end, ouf !
Le reste a encore moins de sens : les pirates finissent par rentrer. Ils ne s’aperçoivent pas que je ne fais pas partie de leur meute de prime abord. Un peu décérébrés ces violents ! Mais au bout d’un moment, ça fait tilt. J’essaye de négocier ma survie mais ça ne fait pas son chemin dans leur cerveau.
Je saute vers un rêve bref où il est question de botanique, sans savoir si j’ai été mise à mort.


